Si les grandes stations de recharge rapide pour voitures électriques sont courantes sur les aires d’autoroute, elles sont très rares en centre-ville. Malgré des contraintes techniques colossales, le réseau corse E-Motum a aménagé une vaste station de 18 bornes rapides dans un parking souterrain du 14ᵉ arrondissement de Paris. Nous avons visité les coulisses de ce hub urbain, l’un des plus grands d’Europe.
En passant rue Friant, dans le quatorzième arrondissement de la capitale, rien ne laisse imaginer qu’ici se trouve l’une des plus grandes stations de recharge urbaine d’Europe. Pas d’auvent photovoltaïque, de grande marquise aux couleurs d’un géant de l’énergie ni de totem bardé de LED aveuglantes pour indiquer la présence de ce vaste hub dédié aux voitures électriques. Le site est plutôt discret.
Pourtant, au rez-de-chaussée de l’immeuble du 36-38, un parking a priori banal abrite 18 bornes rapides DC de 200 kW offrant 36 points de recharge et trois bornes AC 22 kW. Il y a, à cet endroit, une puissance électrique raccordée de 3 200 kW. En plein centre-ville. Dans un four à arc, cette puissance suffirait pour faire entrer en fusion huit tonnes d’acier. Les utilisateurs de voitures électriques qui viennent s’y recharger n’y pensent pas, mais derrière les bornes se cache une installation complexe qui a nécessité de lourds et coûteux travaux.



Ouverte fin 2024, cette station de 2000 m² est la première implantation continentale du réseau de recharge corse e-Motum. L’opérateur est une filiale du groupe Filippi, bien connu sur l’île de Beauté, notamment pour son vaste réseau de loueurs de véhicules. Le groupe possède également l’agence de location de VTC 100 % électrique E-Lutetia, présente à Paris et Nice. C’est d’ailleurs pour ses clients chauffeurs que le hub de la rue Friant a été lancé, même s’il est accessible à tous, sans condition ni abonnement.
Au-delà de la recharge, la station géante propose quelques services : salle d’attente avec salon, télévision, distributeur de café et snacks, toilettes et douches. L’ensemble était très propre et lumineux lors de notre visite. Le site est gardé 24 h sur 24 et un service de voiturier, payant en supplément, permet de déléguer la recharge et le stationnement.


E-Motum a dépensé une petite fortune pour transformer ce parking en station de recharge. Si le montant exact de l’investissement n’est pas dévoilé, il serait de l’ordre de « plusieurs millions d’euros » selon Jean-Bernard Guidi, le directeur technique du groupe Filippi. Car les bornes ne se branchent pas sur de basiques prises. Ici, il a fallu se connecter directement sur le réseau haute tension 20 kV d’Enedis présent sous la rue.
Un raccordement plutôt impressionnant, puisqu’il utilise deux circuits plutôt qu’un. Chaque ligne est reliée à un transformateur privé HTA/BT de 1600 kVA (soit environ autant de kW), pour un total de 3200 kVA. D’après le catalogue Legrand, le fabricant, ce modèle de transformateur est commercialisé pour la modique somme de 174 500 € hors taxes. Logées dans une pièce en rez-de-chaussée d’immeuble, les deux machines sont refroidies par quatre puissants climatiseurs. Elles transforment le 20 kV en 400 V, ensuite expédié dans un local adjacent qui abrite le tableau général.




Dans cette pièce d’une bonne vingtaine de mètres carrés se trouve un imposant tableau électrique, qui occupe presque tout l’espace. « C’est le même tableau qu’à la maison, en beaucoup plus puissant », plaisante Jean-Bernard Guidi. Le courant est réparti puis acheminé à travers un réseau de gaines à barres fixées au plafond jusqu’aux 18 bornes de recharge rapides Autel Maxicharger DC (vendues autour de 40 000 € HT pièce). En amont de chaque borne, un gros disjoncteur permet de couper l’alimentation.

Pourquoi recharger sa voiture électrique en heures creuses risque de devenir pénible
Une installation lourde, que l’on retrouve aussi sur le dispositif de sécurité incendie. Pour être approuvé par les pompiers et la préfecture de police, le site a dû s’équiper d’un vaste système de sprinklage. Un double branchement depuis le réseau d’Eau de Paris, tout en souterrain, alimente une « bâche de reprise [un réservoir, NDLR] alimentée par deux réseaux différents », explique Jean-Bernard Guidi.
« Si on a une coupure sur un réseau, on a systématiquement une alimentation de secours, ce qui est aussi valable sur la partie électrique », précise l’ingénieur. Des canalisations acheminent ensuite l’eau jusqu’aux asperseurs, placés au-dessus de chaque emplacement de recharge.


Si cela ne suffisait pas, un extincteur adapté aux feux de batteries lithium (à 640 € HT l’unité) est présent à côté de chacune des bornes. En complément, des couvertures anti-feu permettent de recouvrir un véhicule en cas de départ d’incendie. Le plafond est recouvert d’un flocage retardant et ponctué par de puissants ventilateurs de désenfumage. Enfin, un gardien habilité à la sécurité incendie est posté en permanence sur site, de jour comme de nuit.
Malgré le coût ahurissant d’un tel dispositif, le prix de la recharge sur la station e-Motum de la rue Friant n’est curieusement pas si élevé. Le public peut s’y recharger moyennant 0,75 €/kWh en paiement direct par carte bancaire, 0,66 €/kWh via un opérateur de mobilité comme Chargemap (société du groupe Brakson, dont Bevolt fait partie, NDLR) et 0,49 €/kWh avec un abonnement à 10 € mensuels.



Les très gros consommateurs peuvent également acheter des forfaits préchargés comprenant de gros volumes d’électricité, de 30 000 à 200 000 kWh. Enfin, les chauffeurs VTC clients de l’agence e-Lutetia ont un accès illimité au hub, la recharge étant incluse dans leur abonnement. C’est d’ailleurs sur ce réseau de chauffeurs abonnés que repose le modèle économique de la station parisienne d’e-Motum.
Deux ans après la mise en service de son hub de recharge dans la capitale, le réseau planche désormais sur l'ouverture d'une seconde station du même genre à Nice.











